Théâtre/Roman, hybridations intempestives et influence réciproque (XIXe-XXIe siècles)

TitreThéâtre/Roman, hybridations intempestives et influence réciproque (XIXe-XXIe siècles)
Type de publicationJournal Issue
AuteursCamus, Audrey, and Catherine Douzou
Titre de la revue@nalyses, revue de critique et théorie littéraire
ÉditeurUniversité d'Ottawa [en ligne]
Place PublishedOttawa
Année de publication2018
Résumé

Texte d’orientation
Adaptations de romans à la scène (1), « tentation théâtrale des romanciers » (2) ou passage au roman de dramaturges patentés, les échanges entre théâtre et roman ne manquent pas, qui nourrissent une relation aussi riche qu’heureuse entre ces deux genres concurrents. Mais la tension n’est pas absente de cette « rencontre intergénérique » (3), qu’une vieille querelle de préséances n’a de cesse d’exaspérer.
Si celui que Baudelaire qualifiait de « genre bâtard » s’est tenu pendant des siècles dans l’ombre de la noble tragédie dont la Poétique aristotélicienne avait assuré le règne, les théoriciens modernistes ont renversé la donne en accordant l’avantage au genre romanesque, auquel le drame enviait désormais sa plasticité. L’épicisation de Peter Szondi, comme la romanisation de Mikhaïl Bakhtine, décrivent ainsi un procès de contamination du théâtre par le roman dans lequel se joue une libération de la forme. Le XXe siècle ayant – en apparence au moins – consacré « l’éclatement des genres » (4) au détriment de la règle et du canon, ce procès devrait selon toute vraisemblance être achevé et, de fait, on parle aujourd’hui plus volontiers de fascination ou d’interaction réciproques entre théâtre et roman que de lutte (5). La notion de rhapsodisation, avancée par Jean-Pierre Sarrazac en 1981, rendait d’ailleurs déjà compte d’un devenir du drame fondé sur la collaboration plutôt que sur la concurrence entre les modes épique et dramatique (6).
Cette interaction ou cette collaboration, loin d’être anodines, ne laissent cependant pas de faire question, si l’on considère que nombre d’écritures contemporaines mettent en jeu une hybridation qui procède davantage de la chimère que du métissage. Qu’on pense à la pratique des dramaturges Normand Chaurette, Daniel Danis, Jean-Luc Lagarce, Philippe Minyana ou Valère Novarina, ou à celle des romanciers François Bon, Hervé Bouchard, Olivier Cadiot, Jacques Serena ou Antoine Volodine, pour ne citer que ceux-là. Dans ces œuvres hybrides, le récit prend volontiers le pas sur l’action au théâtre, tandis que dialogues et didascalies envahissent le texte romanesque. Et, loin d’effacer les frontières du dramatique et du narratif, de tels croisements tendent au contraire à les exacerber, comme pour mieux jouir de leur franchissement.
C’est à ces hybridations intempestives et à l’influence réciproque entre théâtre et roman dont elles témoignent dans la production littéraire de langue française du XIXe au XXIe siècle (7) que sera consacré ce numéro de la revue @nalyses. Dans une perspective essentiellement théorique, on pourra notamment s’interroger sur :
- les ressources que le texte ou la pièce considéré(e) puise dans le genre qui n’est a priori pas le sien,
- ce qui fait basculer une œuvre dans l’un ou l’autre genre malgré une ambivalence revendiquée,
- ce que le refus de l’étiquetage classique ou de la fusion harmonieuse des deux genres implique ou signifie, et la manière dont ce refus s’opère,
- le degré de plasticité de l’un et l’autre genre,
- les problèmes de lecture ou de mise en scène induits par une telle hybridation,
- le discours des écrivains sur cette pratique,
- les termes que ces écrivains forgent pour en rendre compte (tels le roman théâtral de Novarina, le roman-dit de Danis, le théâtre-récit de Vitez, le théâtre/roman d’Aragon, le théâtre mental de Mallarmé ou le théâtre dans un fauteuil de Musset),
- l’éventuelle influence de prédécesseurs dans la pratique hybride d’un auteur,
- l’évolution du phénomène,
- le dialogue entre les théoriciens et les concepts (en particulier Szondi, Bakhtine, Sarrazac, Lehman, mais la liste n’est pas exhaustive).

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Notes
(1) Voir notamment les colloques Romans mis en scène 1 et 2, organisés par Catherine Douzou Frank Greiner et Vanasay Khamphommala (pour le 2) en 2010 et 2014. Une publication du premier est parue en 2012 aux éditions Classiques Garnier, coll. « Lire le XVIIe siècle ».
(2) C’est le titre d’un colloque organisé par Philippe Chardin à Tours en 2001, paru l’année suivante aux éditions SEDES, coll. « Questions de littérature ».
(3) Voir en particulier à ce sujet Yves Jubinville et Pascal Riendeau (dir.), « Théâtre/Roman : rencontres du livre et de la scène », L’Annuaire théâtral, n°33, printemps 2003 ; Muriel Plana, Roman, théâtre, cinéma : Adaptations, hybridations et dialogues des arts, Éditions Bréal, coll. « Amphi Lettres », 2004 ; Maria Litsardaki et Aphrodite Sivetidou (dir.), Roman et théâtre – Une rencontre intergénérique dans la littérature française, Éditions Classiques Garnier, 2010.
(4) Marc Dambre et Monique Gosselin-Noat (dir.), L’Éclatement des genres au XXe siècle, Presses Universitaires de la Sorbonne Nouvelle, 2001.
(5) La première expression est de Dominique Lafon dans L’Annuaire théâtral, n°33, op. cit., p. 5-6 ; la seconde de Muriel Plana, dans l’article « romanisation » paru dans « Poétique du drame moderne et contemporain. Lexique d’une recherche ». Jean-Pierre Sarrazac (dir.), Études théâtrales, no 22, 2001.
(6) Peter Szondi, Théorie du drame moderne, traduit de l’allemand par Sibylle Muller, Belval, Circé, coll. « Penser le théâtre », 2006 [1956] ; Mikhaïl Bakhtine, Esthétique et théorie du roman, traduit du russe par Daria Olivier, préface de Michel Aucouturier, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1978 [1941] ; Jean-Pierre Sarrazac, L’Avenir du drame : écritures dramatiques contemporaines, nouvelle édition, Belfort, Circé, coll. « Penser le théâtre », 1999 [1981].
(7) Les excursions hors de ces limites sont toutefois bienvenues si elles ne constituent pas le centre de l’étude.